|
L’internationalisme fait partie des fondamentaux de la Gauche : il signifie historiquement la recherche de la paix, mais aussi d’une alliance des travailleurs, des exploités, pour lutter contre toutes les formes d’oppression liées au capitalisme et à l’impérialisme. Le Parti Socialiste doit s’inscrire dans la perspective d’une communauté politique souveraine, plus large et capable de développer un cadre démocratique et progressiste plus prometteur. C'est dans cette perspective que L'Europe a longtemps représenté pour nous un véritable espoir.
Il faut toujours revenir à l’essentiel. Il y a 60 ans, l’Europe sortait d’un effroyable conflit. Il y a 30 ans à peine, près de la moitié des pays qui composent aujourd'hui l'Union Européenne étaient encore des dictatures. Formidable évolution: nous vivons aujourd’hui dans un continent démocratique et pacifié. Un continent riche d’une culture éblouissante et de peuples unis dans leur diversité, attachés aux idées de progrès et de solidarité.
Voilà sans doute la plus grande faute des partisans de la concurrence « libre et non faussée», traduction technique du marché sans entraves : ils ont galvaudé l'idée européenne.
Toutes les politiques mises en œuvre depuis des décennies visent en effet en premier lieu à favoriser la libre concurrence et l’accumulation du capital, au détriment de la redistribution : démantèlement des protections sociales, flexibilité accrue du marché du travail, privatisation des services publics, le tout dans un cadre bureaucratique et le plus souvent opaque.
Construction inédite, fruit de longues et laborieuses tractations, l'Union Européenne est certes un objet politique non identifié. La difficulté à mettre d'accord 27 États-nations peut expliquer le recours à des solutions techniques souvent alambiquées et donc à des textes parfois illisibles. Reste que ce recours volontaire à l'opacité, qui n'a rien de nouveau (les fameux pères fondateurs de la Communauté Européenne, dès les années 50, l'assumaient pleinement) n'est pas anecdotique. Elle en dit long sur le projet politique des cercles dirigeants de l'Union, qui semblent convaincus qu'en matière d'Europe, l'association des peuples n'est pas la priorité, loin s'en faut. Dans un élan de sincérité louable, certains se laissent même aller à justifier la mise à l'écart des citoyens, au nom de l'efficacité.
Or, pour des démocrates, rien ne saurait justifier le règne généralisé de l'opacité. Et rien ne peut expliquer que des institutions non élues (la Commission ou la Banque Centrale Européenne par exemple) puissent imposer leur loi au Parlement issu du suffrage universel. Au cœur du débat sur l'Union européenne, il y a la question démocratique. Notre Europe ne se résume pas, ne se résumera jamais à celle des banquiers et des rentiers.
Les institutions communautaires ne font rien, c'est le moins que l'on puisse dire, pour corriger cette image. La commission, obsédée par la libre concurrence, organise le démantèlement de protections sociales, du droit du travail et des services publics. La jurisprudence récente de la Cour de Justice, qui multiplie les arrêts favorables au dumping social au nom de la sacro sainte liberté d'installation, inquiète légitimement les syndicats européens. La politique monétaire de la BCE, uniquement tournée vers la désinflation, pénalise la croissance et l'emploi.
Enfin, un certain nombre de directives mettent à mal les droits des salariés. Ainsi, le texte sur le temps de travail, qui confirme la limitation aux 48 heures hebdomadaires, avec toutefois la possibilité de dérogation jusqu'à 60 ou 65 heures si le travailleur concerné marque « son accord explicite » ! Ainsi, la directive retour, véritable « directive de la honte »qui durcit considérablement les conditions de rétention des immigrés en situation irrégulière.
Rien d’étonnant à ce que les peuples se détournent de l'Europe, devenue synonyme de technocratie aveugle au service du seul libéralisme. Les « non » français et hollandais en 2005, le « non » irlandais aujourd’hui, témoignent de cette défiance croissante. Une partie des élites dirigeantes persiste à ignorer ces évidences. Le mépris affiché par certains responsables pour ce qu'ils considèrent comme un « mouvement d'humeur » injustifié venant d'un « petit peuple », « qui a pourtant beaucoup profité des subventions communautaires », en dit long sur leur état d'esprit.
La ratification (par voie parlementaire) poursuit son cours. L'Irlande est, implicitement ou explicitement, invitée à revoter. Cet aveuglement n'est pas nouveau. Plutôt que de s'interroger sur les raisons de la crise, les dirigeants de l'Union sont tentés, une fois de plus, par le passage en force et la fuite en avant. Quitte à tuer, définitivement, la belle idée européenne.
La Gauche ne saurait se contenter de prôner une simple inflexion des politiques européennes. Seule une réorientation profonde de la construction communautaire permettra de réconcilier l'Union et les citoyens. Ce ne sont évidemment pas les questions institutionnelles qui mobilisent les électeurs contre les textes qui leur sont soumis (quand ils le sont), ce sont les politiques européennes. Or celles ci contribuent à fragiliser voire à précariser les populations les plus vulnérables face à la mondialisation libérale.
La Gauche doit donc proposer une autre Europe, fondée notamment sur :
- l’arrêt des politiques de dérégulation, en particulier dans les services publics
- la convergence progressive des certains standards sociaux de base.
- l'harmonisation fiscale permettant aux Etats d’agir et un financement de la protection sociale capable de lutter contre le dumping fiscal
- une politique industrielle offensive soutenue par une politique monétaire favorable permettant de rattraper les retards technologiques et évitant les délocalisations intra et extra européennes.
- la réalisation d’une Europe de l’énergie
- la relance de la préférence communautaire, des échanges équilibrés négociés, notamment avec l’Afrique et le bassin méditerranéen
- une intervention volontariste au sein des instances mondiales pour imposer des taxations sociales et environnementales dans les échanges mondiaux.
Pour changer l'Europe, il faut une gauche forte et volontariste. Or la social démocratie européenne a, majoritairement, choisi la voie du renoncement. Ce choix s'explique par l'incapacité des « progressistes » à penser le capitalisme financier transnational et ses conséquences. En retard d'une révolution, ils ont finalement rendu les armes. Plutôt que d'élaborer une réponse politique, ils ont suivi le mouvement tout en faisant mine d'en maîtriser la direction.
La gauche prétendument « moderne » a choisi de s’adapter à la logique du nouveau capitalisme financier transnational. À quelques exceptions près, la plupart des socialistes européens – écartés du pouvoir dans les années 1980 – se sont engagés dans un processus de révision idéologique, renonçant à toute ambition de transformation sociale radicale et intégrant à leurs programmes la majeure partie des prescriptions économiques des libéraux : privatisation, déréglementation, libéralisation des échanges, flexibilité du marché travail, réduction des dépenses publiques et allègement des « charges » fiscales et sociales.
Le XXe siècle s’est ainsi refermé sur un paradoxe politique désastreux. A la fin des années 1990, les partis de gauche avaient repris les commandes de l’Europe. C’était une occasion historique pour réorienter la construction européenne, par exemple en harmonisant par le haut les normes sociales et environnementales, en coordonnant les politiques macroéconomiques au service du plein emploi, en s’alliant aux pays en développement pour imposer la démocratisation des institutions financières internationales. On sait ce qu'il advint de cette « séquence social-démocrate » : onze gouvernements « de gauche » sur quinze, et, à l'arrivée…. le traité d'Amsterdam (1999) et le traité de Nice (2001). Depuis 2000, la crise s'accélère et dans de nombreux pays, même au nord de l’Europe, les échecs électoraux se multiplient (10 élections perdues sur les 11 qui viennent de se dérouler dans des pays de l’Union). La vieille social-démocratie se meurt, parce qu'elle a tourné le dos à sa mission historique.
L'heure est à la reconstruction d'une gauche européenne digne de ce nom. La première exigence est de mettre les forces de gauche autour d’une même table, de tenter un diagnostic précis des problèmes prioritaires pour le monde du travail, de l’état du monde et de l’Europe et de favoriser des combats concrets communs.
Nous devons également lancer des initiatives unitaires des gauches européennes sur des sujets clefs, comme l’idée d’un traité social organisant des convergences sociales vers le haut (SMIC européen, progressivement unifié). La recherche d’éléments communs pour une plateforme européenne entre les partis regroupés au sein du PSE et ceux qui siègent dans la « gauche unitaire européenne » pourrait être une étape dans ce sens. De même, la constitution d’un intergroupe permanent des gauches au sein du Parlement européen permettrait d’ouvrir une nouvelle période politique dans cette instance, où le consensus PSE-PPE se traduit par une déroute chronique de la gauche. Seule une gauche rassemblée pourra réellement influer sur la politique européenne. ’ |